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La mise à mort du colibri I’m so happy to see you — 2023, Belgique

Fin des années quatre-vingt-dix, Martin Seligman invente la psychologie positive. Le bonheur se fabriquerait, s’apprendrait et se quantifierait. Il suffirait de suivre des recettes, de maîtriser l’art du contrôle de soi, de déconstruire quelques habitudes et de puiser la force qui est en nous pour l’atteindre.

La psychologie positive et tout ce qui en découle — développement personnel, happiness management ou les multiples pratiques entourant le « bien-être » — porte à nous faire croire que les différents aspects de notre vie sont de notre seule responsabilité. Selon Seligman, les circonstances de vie et les facteurs extérieurs ne compteraient que pour dix pour cent dans son équation du bonheur. Ainsi, l’industrie du bonheur légitime l’idée qu’il n’y aurait pas de problème structurel, mais seulement des déficiences individuelles, et constitue le parfait modèle de pensée pour accompagner les politiques néolibérales.

À travers ce travail photographique, j’explore les pratiques entourant cette philosophie — coachs de vie, développement personnel, happiness managers, spécialistes du bien-être — afin de découvrir les différents outils utilisés, les lieux et les discours. Il ne s’agit pas ici de les documenter, mais de se servir du terrain pour être potentiellement là où se manifeste ce qui constitue l’idéologie de la psychologie positive. En faisant appel aux symboliques, au concret du terrain et également à la mise en scène, je fabrique une critique visuelle de notre rapport au bonheur, qui diminue nos capacités d’agir ensemble et nous confisque le champ politique.

Le titre renvoie à la « légende du colibri », qui pense l’engagement comme la somme des petits gestes individuels. Les textes qui accompagnent les images sont, sauf mention, extraits de Happycratie d’Eva Illouz et Edgar Cabanas (2018).

Série exposée au Photo Brussels Festival 2024, La Nombreuse — avec le soutien d’Arts et Publics

Carton de déménagement sur roulettes portant l'inscription I'm so happy to see you

« Le bonheur a profondément imprégné notre imaginaire culturel, jusqu’à occuper une place centrale dans nos existences. Tapez « bonheur » dans un moteur de recherche, et vous obtiendrez des centaines de milliers d’occurrences. Juste avant le tournant du siècle, on recensait chez Amazon trois cents livres dont le titre comportait le terme en question ; aujourd’hui, on en compte plus de deux mille. Force est d’admettre que la notion de bonheur joue désormais un rôle fondamental dans la compréhension que nous nous faisons de nous-mêmes et du monde. Elle est devenue si familière qu’elle est considérée comme parfaitement acquise, si naturelle qu’elle en a perdu toute espèce d’étrangeté ; il y aurait même quelque excentricité, quelque audace véritable à oser la remettre en question. »

Eva Illouz, Edgar Cabanas — Happycratie, 2018

Angle d'une pièce vide baigné de projections colorées Homme assis dans une salle d'attente devant un papier peint de forêt Porte de couloir recouverte d'un poster de lac Femme allongée, la tête sous une lampe de luminothérapie Poches de perfusion de vitamines colorées suspendues à une potence

« Le bonheur est donc devenu une sorte de prérequis à une vie professionnelle de qualité, mais il ne se résume pas à cela : il en vient même à conditionner l’accès au monde du travail, dans la mesure où les émotions et les attitudes positives se sont imposées comme des traits psychologiques essentiels, plus importants que les qualifications techniques ou les aptitudes. Et de ce fait, de plus en plus de managers affirment désormais sélectionner leurs recrues en fonction de la positivité émanant de leur personne. »

Eva Illouz, Edgar Cabanas — Happycratie, 2018

Une main désigne trois verres d'eau colorée sur une table Mannequin d'acupuncture, noir et blanc Personne allongée portant un casque de réalité virtuelle, noir et blanc Portrait d'un homme en chemise blanche

« La responsable des RH m’a alors répondu qu’il ne fallait pas s’inquiéter et que je faisais sans doute une petite déprime. Ma situation de mal-être allait se résoudre avec un peu de repos et de reconnexion avec la nature, cela me ferait relativiser sur mes insatisfactions au travail. Elle me conseille alors de profiter de mon arrêt maladie de 15 jours pour aller me balader dans la nature et faire des câlins aux arbres afin de renouer avec mon enfant intérieur. Elle m’a aussi recommandé de lire Les 4 accords toltèques. Enfin, elle m’a transmis les coordonnées de son « aurathérapeute ».

J’ai 33 ans, j’étais passionnée par mon métier. Depuis ce rendez-vous, je suis toujours en arrêt maladie. Le diagnostic a été posé par les médecins, je suis en dépression. »

Aïssatou, 2022

Mains emballant des livres sur une nappe décorée de cœurs

« Les indicateurs environnementaux basculent dans le rouge plus vite que les client·es des hypermarchés ne deviennent « consom’acteurs ». Même si les « alternatives » s’adressent à tou·tes et ont pour objectif de changer le monde, elles peinent à dépasser la sphère individuelle, autour de laquelle elles tentent d’impulser le changement de l’ensemble de la société. Pire, les « petits gestes » qui ont été dans un premier temps proposés aux « éco-citoyen·nes » par les acteurs associatifs sont devenus, repris par les autorités publiques ou les grandes entreprises, un moteur d’inertie. (...) L’écart grandissant entre les injonctions adressées aux individus et les politiques anti-écologiques des acteurs dominants invite à considérer avec plus de circonspection la stratégie d’un changement qui part de l’individu et de ses choix. »

Aude Vidal — Égologie. Écologie, individualisme et course au bonheur, 2017

Chaise de bureau en feu dans un sous-bois, la nuit

« La tyrannie de la pensée positive nous incite à croire au meilleur des mondes possibles tout en nous décourageant de concevoir le meilleur des mondes imaginables. »

Eva Illouz, Edgar Cabanas — Happycratie, 2018