« (...) Quand ceux qui luttent contre l’injustice sont vaincus, l’injustice passera-t-elle pour justice ? Nos défaites, voyez-vous, ne prouvent rien, sinon que nous sommes trop peu nombreux à lutter contre l’infamie, et nous attendons de ceux qui regardent qu’ils éprouvent au moins quelque honte. »
Bertolt Brecht
Dans la longue histoire insurrectionnelle de la France, les violences des forces de l’ordre ne sont pas un phénomène nouveau. En mai 1968, le préfet de police de Paris, Maurice Grimaud, rappelle à ses hommes que « frapper un homme à terre c’est se frapper soi-même ».
À l’image de la répression qu’a connue le mouvement des gilets jaunes ou, plus récemment, à Sainte-Soline, pour ne parler que des plus médiatisées, on ne peut que constater une augmentation nette des mutilés et blessés dans le cadre de manifestations. La police s’est militarisée au fil des années et la politique du maintien de l’ordre a pris un virage offensif. Flash-ball, lanceurs de balles de défense, grenades de désencerclement : ces armes brisent les mâchoires, plongent dans le coma, arrachent les mains et crèvent les yeux.
Outre les mutilations physiques, il s’agit également de traumatismes psychologiques aux conséquences souvent euphémisées. Paradoxalement, pour beaucoup d’entre eux, les violences policières subies les ont amenés à s’inscrire dans des luttes : ils se sont organisés et ont créé des réseaux de solidarité. Un quotidien où l’engagement contre l’impunité policière tient une place primordiale.
La série tente de s’éloigner des représentations les plus communes des violences policières afin d’en appréhender plusieurs facettes. Ne pas les réduire aux seuls coups de matraque, en prenant le temps de percevoir un peu plus ce qui se joue pour certaines victimes, à travers notamment leurs témoignages et également dans ce qu’un portrait peut réussir à nous dire. Plus largement, « Contre-coups » s’efforce d’explorer par l’image un aspect de la répression et ce qu’elle engendre, en adoptant une démarche proche de l’enquête pour tenter de donner quelques clés de compréhension.
Je me suis mis sur un côté quand j’ai vu les gars de la BAC arriver. J’ai levé les bras, j’ai baissé la tête, c’était fini, j’étais bloqué. Quand ils sont arrivés à ma hauteur, j’avais toujours les bras en l’air. Le premier passe, le deuxième ne me regarde même pas. Le troisième m’a mis un coup de matraque dans le coude. Le quatrième m’a vidé sa bonbonne de gaz dans la face, celui d’après est passé et a tapé directement dans les dents avec sa matraque. Il m’a mis K.-O., je suis tombé dans les pommes. À mon réveil plus personne, j’ai craché mes dents et j’entendais juste les cris de blessés, qui étaient sur la place. Les « street-medics » nous ont pris en charge. Les flics nous avaient laissés, moi et quelques autres bien amochés aussi. C’est allé très vite et je n’ai pas compris grand-chose.
11 dents expulsées — multiples fractures de la mâchoire
J’ai eu peur de parler au début tellement ça a été trash. J’ai eu peur d’avoir des pressions, j’ai vraiment eu l’impression d’échapper au pire.
J’ai passé un scanner en urgence, j’ai eu des pertes de connaissance, problèmes d’équilibre, vertiges, des pertes de mémoire, grande fatigue physique, des maux de tête... Je sais un peu comment les endiguer maintenant. Mon système digestif est déréglé et à chaque fois que je mangeais, je tombais dans les pommes, je me retrouvais dans la cuisine par terre, donc j’ai appris à fractionner les repas et à faire attention.
Les gens ne comprennent pas trop ce qui nous arrive en fait, c’est comme si tu étais tout détraqué, tes émotions, ta mémoire, ton intellect, tu réfléchis pas comme avant. C’est hyper bizarre, tu ne reconnais pas ton corps. C’est une espèce de truc qui a besoin de se réajuster. C’est une vraie fracture, c’est une fracture à tous les niveaux, c’est comme un handicap.
Fracture des sinus, du plancher orbital et des zygomatiques
Je me suis engagé dans « l’observatoire des pratiques policières » en décembre, suite aux premières manifestations de novembre, des gilets jaunes. J’étais scandalisé par les violences policières qui avaient lieu et qui à ce moment-là n’étaient pas médiatisées par les grands médias. Après la blessure, ça n’a fait que confirmer que « l’observatoire » était nécessaire, j’aurais pu tout à fait arrêter ou y participer de loin. Je me suis dit, ça ne peut pas se finir comme ça, toutes ces violences, elles sont là pour faire flipper les gens, pour instaurer un climat où les gens se disent, il ne faut pas aller manifester, c’est dangereux. Nous, on n’est pas manifestants, on est « observateurs », mais ça me paraissait jouer le jeu du gouvernement et des forces de l’ordre si la conclusion de tout ça, c’était je reste chez moi. Au contraire, j’avais très envie d’y retourner.
11 points de suture au niveau du front — traumatisme crânien
Pour moi l’idée, c’était de ne pas les laisser tout seuls déposer plainte parce que forcément, il y a des risques possibles. Certains vont foncer spontanément au commissariat de police, du coup il y a l’audition qui n’est pas agréable. On se retrouve face à un policier, ça peut raviver des stress et ça peut mal se passer. En France, la police enquête sur la police donc forcément, elle va orienter ses questions de telle sorte qu’on va totalement écarter l’usage de la force disproportionnée et la personne peut même se retrouver mise en cause.
On a eu l’idée de faire un courrier au procureur pour déposer plainte ensemble, pour que les uns et les autres sachent qu’ils ne sont pas tout seuls. Quatorze plaintes ont été déposées physiquement en même temps, c’était symbolique.
Après, le procureur de la République doit voir s’il y a lieu à enquête. Si les policiers sont mis en cause, il doit saisir l’IGPN pour qu’il y ait des enquêtes judiciaires et administratives. Le problème, c’est que quand il s’agit de dossiers de ce type, le pénal n’aboutit pas et c’est au contraire le procureur ou le juge d’instruction qui font en sorte d’étouffer et de laisser traîner. Adama Traoré c’est ça, Rémi Fraisse c’est ça, donc je conseille de ne pas aller dans cette voie, parce que sinon les gens restent pendant des années dans cette situation de victimes de violences, ils ne tournent pas la page. En plus, ce n’est pas ça le but : nous, on ne cherche pas la responsabilité pénale, individuelle du policier, même si elle est importante, on cherche la responsabilité collective du système policier et de sa gestion.
J’avais trouvé une boîte qui pouvait m’embaucher. Là c’est foutu. Je ne sais pas quel patron va embaucher un ouvrier avec un œil en moins. Les médecins n’en revenaient pas. Ils m’ont dit que c’était une blessure de guerre.
C’était ma première manif. Je ne comprends pas quelle violence je représentais en sachant que j’étais au téléphone, tout seul. C’était volontaire, il n’en visait pas un autre. J’aimerais qu’il vienne en face de moi pour qu’on en parle, je voudrais comprendre pourquoi il m’a tiré dessus. Il y a bien une raison.
Multiples fractures — perte de la vue d’un œil
Ils étaient quatre ou cinq sur moi, un à chaque bras : un qui m’étranglait, un qui me rouait de coups et potentiellement un autre avec la grenade. Je ne fais pas beaucoup plus d’un mètre soixante. Je suis petit, moins de 50 kg. Je ne peux même pas donner mon sang. Je suis myope. Je suis étudiant en langues anciennes. Je ne suis pas dangereux quoi.
Je leur ai dit « je crois que j’ai une côte cassée, j’ai très mal ». J’avais beaucoup de mal à respirer, mais j’ai réussi à leur dire. Ils m’ont répondu que « c’est pas assez, on t’a pas fait assez mal ». À ce moment-là, j’ai compris que j’étais dans la merde. Quand les pompiers sont arrivés, les flics m’ont démenotté. Il ne me tardait qu’une chose, c’était de me retrouver aux urgences, parce que je m’apercevais que pour respirer, c’était plus un réflexe ; comme avoir les yeux ouverts, c’était plus un réflexe. J’avais les yeux fermés automatiquement, par défaut. Je ne respirais pas, par défaut.
Côte fracturée — hémopneumothorax, hématome à l’intérieur de la gorge et sur le crâne, brûlures au 2nd degré